Ça cogite : Une formation (même en ligne), ça produit des déchets !

Selon l’ADEME, 4,7 tonnes de déchets sont produites par habitant en 2020 dans le monde. Alors qu’arrive la semaine européenne de réduction des déchets (SERD) du 16 au 24 novembre 2024, nous nous sommes posé·e·s une question : Et si nos formations produisaient aussi des déchets ?

Point de vue d’expert·e

Nous laissons la parole à Claire Noyer pour identifier ce qu’est un déchet en formation, et comment les réduire.

C’est quoi un déchet en formation ?

C’est quoi un déchet ?

Commençons par le commencement : c’est quoi un déchet ? C’est un élément qui ne peut plus servir. À rien. Sa destination est la poubelle où il sera (au mieux) recyclé, le plus souvent brûlé ou enfoui.

Alors, pour nous, ingénieur·e·s pédagogiques, formateur·rice·s, concepteur·rice·s e learning, quels sont nos déchets ? Regardons cela du plus traditionnel au plus surprenant.

Quels sont les déchets de la formation ?

On pense d’abord aux déchets des journées de formation en présentiel : trop facile, il suffit de regarder la poubelle ! Papiers (y compris tes beaux supports imprimés que les apprenant·e·s ont négligemment abandonnés, stylos, marqueurs, agrafes, scotchs, post its, paper boards ou autres papiers de flipcharts (selon tes préférences de langage) et leurs supports aux pieds ou roulettes cassés, gobelets, touillettes, serviettes et autres emballages alimentaires… La liste est déjà longue !

Élargissons ensuite à ce qui se passe dans nos bureaux, là où nos cerveaux chauffent. C’est déjà moins facile, car ce sont des déchets moins récurrents. Papiers (encore !), cahiers, stylos et consorts, mais aussi cartouches d’imprimante, livres et autres documents devenus obsolètes… C’est finalement beaucoup aussi.

Les déchets cachés

Encore moins fréquents, nous trouvons tous les déchets dits « déchets d’équipement électriques et électroniques » (DEEE). Et oui ! Les câbles, souris, enceintes, tablettes, smartphones, ordinateurs, projecteurs et leurs amis : les piles et batteries, les clés USB, les DVD, les disques durs externes… D’ailleurs, souvent, beaucoup d’entre eux sont remisés dans des tiroirs. Plus du tout utilisés, pas encore déchets, ils vivent une vie intermédiaire…

Et la liste n’est pas terminée. Parce qu’il y a encore tout un tas de choses que l’on jette plus ou moins bien. D’autres types de déchets. Les déchets numériques : des données, inutilisées qui traînent quelque part et qui n’ont pas été vraiment supprimées. Pense aux photos de ce super parcours de formation d’il y a trois ans, qui sont toujours sur ton drive ou ton LMS à disposition des apprenant·e·s. Pense au compte que tu avais créé sur ce merveilleux outil de quiz en ligne, que tu as finalement délaissé au profit d’un autre… Comme beaucoup de DEEE, ces données numériques ont une vie intermédiaire.

Les déchets d’une formation distancielle

Ce sont ces déchets-là qui sont le poste « poubelle » le plus important lorsque l’on anime en distanciel et/ou asynchrone. Données des apprenant·e·s, supports numérisés, activités d’apprentissage en e-learning et les données de chaque apprenant·e qui y sont attachées, questionnaires de positionnement, d’évaluation des apprentissages et de la satisfaction, mails échangés… La liste est looongue !

Imagine ce que cela donnerait si on rendait toutes ces données numériques visibles, en les imprimant par exemple ? Aurais-tu toujours assez de ton bureau pour tout stocker ??

Aurais-tu accepté de t’abonner à toutes ces newsletters ? D’ailleurs, c’est pour ça que la newsletter Cap ? est mensuelle, et essaye de t’apporter un max de contenu !

Ces données numériques sont « virtuelles », on ne peut pas les descendre au local poubelle comme n’importe quel déchet. Pourtant, elles n’existent que grâce à des éléments matériels nombreux. Il s’agit de nos câbles et fibres réseaux, nos ordinateurs, nos data centers. Il faut aussi penser à l’énergie qui les fait circuler par les câbles entre les datas centers et nos ordinateurs. Toute cette énergie et ces équipements numériques ne sont certainement pas des déchets (pas encore !) mais ce sont des ressources qui existent en nombre limité sur notre jolie planète. Nous avons urgemment besoin d’économiser ces matériaux avec lesquels nous fabriquons nos matériels numériques et l’énergie qui les fait tourner.

Comment on fait pour réduire ces déchets ?

Respecter nos obligations légales

Première chose, n’oublions pas que nous sommes soumi·e·s à des obligations légales. Première d’entre elles dans le champ de la formation : l’agrément Qualiopi. Il faut reconnaître qu’il entraîne un nombre assez conséquent de données, à conserver absolument jusqu’au prochain audit. Mais conserver ces données peut peut-être se faire en local plutôt que sur un cloud où elles seront sollicitées en permanence ? Un disque dur externe peut faire ce travail pour une dépense d’énergie moindre.

Deuxième obligation légale à considérer : le Règlement Général de la Protection des Données. L’arme fatale pour argumenter de la destruction définitive de données au bon moment !

Troisièmement, même si ce n’est pas toujours flagrant, les Accords de Paris, ratifiés par 195 pays, dont la France en décembre 2015 lors de la Cop21, nous contraignent tous et toutes à réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Or, un déchet revient à émettre des gaz à effets de serre : lorsqu’il est produit et lorsqu’il est détruit. C’est une explication un peu courte, mais néanmoins valable. Tu peux retenir que pour lutter contre le dérèglement climatique, il vaut mieux réduire ses déchets et les traiter correctement.

Enfin, en guise de traitement des déchets, l’obligation du tri s’applique à toute entreprise, donc aux organismes de formation également, en particulier depuis la Loi n° 2020-105 du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire qui modifie le Code de l’Environnement et renforce les obligations de tri pour les entreprises et notamment pour les établissements recevant du public. Il s’agit en particulier de proposer le tri à part des biodéchets, nous en reparlons ci-dessous, et des emballages et papiers.

Penser aux 5R

Dans une démarche écologique, les 5R sont un bon outil de prise de décision, dans le champ de la formation, comme partout ailleurs.

Refuser : Comme refuser cette nouvelle plaquette de ton partenaire, parce que tu en connais déjà le contenu, refuser ce nouvel outil numérique qui double avec un auquel tu es déjà familiarisé, refuser de t’inscrire à une newsletter supplémentaire, refuser un gobelet jetable pour ce café offert puisque tu as apporté ton gobelet « ecocup », etc…

Il s’agit aussi de résister à des usages qui forcent tout le monde à changer d’équipements pour avoir du matériel plus performant. C’était le cas du métavers : multiplier ses cas d’usage aurait contraint tes apprenant·e·s à changer d’ordinateur voire à s’équiper de casque de réalité augmentée. Nous, nous sommes plutôt soulagé·e·s que cette mode n’ait pas pris !

Réduire les déchets et plus largement la consommation : Comme lorsque tu achètes tes post its emballés dans une boîte en carton plutôt que dans un sachet de plastique (la première sera à coup sûr recyclée, le second, c’est moins sûr…). Tu peux choisir des aimants de préférence à la pâte à fixe qui s’use à coup sûr. Tu peux questionner ainsi tout ton matériel pédagogique pour choisir des choses qui vont tenir dans le temps, réutilisable à l’infini.

Réutiliser ou réparer : Tu peux privilégier l’achat de matériel de seconde main ou reconditionné. À part pour nos fameux post its ou les papers boards, c’est valable à coup sûr. Quoique : tes papers boards utilisés font de très bons papiers cadeaux… Tu peux prendre tes notes sur des feuilles de brouillon. Tu peux faire recharger indéfiniment tes cartouches d’encre chez de bons prestataires. Tu peux bien sûr faire réparer ton ordinateur et ton smartphone plutôt que d’en changer. Évidemment, un quiz qui a fonctionné n’attend que ça : être réutilisé… Use et abuse de ce qui existe déjà plutôt que de créer à chaque fois… De même pour des ressources ou activités disponibles sur un LMS : elles ne sont stockées qu’à un seul endroit et donc plus pertinentes qu’un mail qui serait stocké à la fois dans ta boîte et sur chacune des boîtes de tes apprenant·e·s.

Recycler : Plutôt que de laisser tes DEEE en vie intermédiaire dans tes tiroirs, offre-leur une seconde vie en les faisant entrer en filière de reconditionnement ou de recyclage ! On ne va pas te mentir : le recyclage est seulement très partiel sur ce type de déchet. C’est très difficile de séparer les différents minis composants (les différents métaux) et de conserver leurs propriétés, mais le jeu en vaut tout de même la chandelle !

Plus généralement, trie correctement tes déchets matériels, selon les consignes de ton territoire. Trie tes papiers à part et dépose-les dans les bornes de collecte adaptées pour qu’ils rejoignent une véritable filière de recyclage (oui, oui, même tes post its ! Bon, il est temps d’avouer : nous avons un faible pour les post its…).

Rendre à la terre : Là, ça ne fonctionne que pour nos déchets organiques, les biodéchets déjà nommés plus haut (épluchures, marc de café, sachets de thé). Mais l’équivalent pour les autres déchets, c’est de jeter véritablement : supprime toutes les données, documents numériques que tu le peux (cf. point 1.), en particulier sur les clouds, traque les doublons inutiles, traite ta boîte mail comme ta boîte aux lettres (c’est-à-dire : vide la plupart du temps !).

Arbitrer

Il faut perpétuellement se poser des questions. Elles sont souvent difficiles à résoudre, mais nous t’en proposons deux sous forme de dialogue pour que tu perçoives pourquoi nous parlons d’arbitrage.

« Qu’est-ce qui génère le moins de déchets et permet d’atteindre mon objectif pédagogique entre un quiz asynchrone ou une mise en situation à l’aide de post-it ?

– Ça dépend… Qu’est-ce qui est le plus important pour toi ? que les apprenant·e·s te démontrent individuellement qu’ils·elles peuvent appliquer la connaissance ou bien qu’ils·elles s’y exercent en temps réel à l’aide de leurs interactions ?

– L’application individuelle dans ce cas là… Mais le quiz en ligne… ça consomme, ça pollue… Les post-it, je pourrai les mettre au recyclage…

– Oui c’est vrai, mais le quiz, tu pourrais peut-être t’en resservir à chaque session de formation. S’il est stocké sur ton LMS sur le sol européen, ça consomme sans doute moins d’énergie que de recycler des post it. Par contre si c’est un formulaire en ligne stocké outre atlantique, ça n’est peut-être pas valable effectivement. »

Allez… un deuxième exemple !

« Je voudrais que les apprenant·e·s aient une fiche récapitulative de toutes les notions abordées à la fin du module, je vais leur envoyer un mail, au moins, c’est sûr, la fiche sera lue !

– Pas sûr : il y a quand même beaucoup de personnes qui ne lisent pas leurs mails. Du coup, ta fiche va être stockée sur toutes ces boîtes mails en plus de la tienne sans aucune garantie d’être exploitée. Alors que si tu la déposes sur le LMS, les curieux·ses, les plus engagé·e·s en profiteront sûrement : soit pour la consulter, soit pour la télécharger en local. Pour les autres, cela produira le même effet que le mail, mais sans le déchet qu’il représente… »

Tu vois que tes arbitrages se feront systématiquement autant pour des raisons pédagogiques que pour des raisons écologiques

Expliquer

Explique tes choix et tes critères d’arbitrage, tranquillement, mais sans cesse. Reste en veille pour actualiser tes connaissances sur ces sujets : l’état des connaissances bouge et la loi aussi… Cette dynamique peut être une occasion de se former sur ses sujets, de sensibiliser tes apprenant·e·s par des modules complémentaires, d’organiser une ou plusieurs fresques auprès d’eux et d’elles. Il existe plein d’outils passionnants pour creuser ces sujets, tous reliés entre eux.

Parce que c’est comme cela que l’on produit un effet boule de neige, que l’on influence les pratiques de ceux et celles qui nous entourent. Et toi, comme nous, on est bien parti pour transformer le monde, non ?

Article rédigé par Claire Noyer – Formatrice et Ingénieure pédagogique

« Captivée par les pédagogies actives, je m’appuie sur mon expertise pédagogique pour réaliser des supports de formation interactifs et dynamiques. Selon mes convictions, je forme au numérique responsable et travaille selon des principes de conception écoresponsable. »

Témoignages

Ed For Good est allé interroger des membres de son réseau afin de comprendre la vision que le monde de la formation a du déchet.

Mélina Dupont – Ingénieure pédagogique Digital Learning en freelance

Ce qu’on retient du vocal :

  • Le numérique et la dématérialisation sont perçus comme un moyen de réduire les déchets.
  • Pourtant, on ne voit pas les déchets numériques : tri plus fréquent des fichiers papiers “visibles” plutôt que des fichiers numériques dans un cloud.
  • Gérer ses déchets de façon responsable, c’est aussi analyser ses besoins pédagogiques, réutiliser ses supports, avoir conscience de leur impact global.

Elodie – Bibliothécaire formatrice en université

Ce qu’on retient du vocal :

  • L’abondance de copies papier et leur réutilisation comme brouillons pour les étudiants.
  • Le déchet est conçu comme matériel.

Camille Toullelan – Professeure de FLE à l’Essec Business School

Ce qu’on retient du vocal :

  • Le déchet se trouve aussi dans différents temps de la formation, dont la pause (déchets alimentaires).
  • Le numérique est d’abord perçu comme une solution.

Marielle – Professeure-documentaliste en enseignement secondaire

Ce qu’on retient du vocal :

  • Le déchet est à la fois une notion concrète et abstraite.
  • Le déchet est associé à la dépense d’énergie et au temps engagés.

Aller plus loin

  • “La Semaine Européenne de la Réduction des Déchets” par l’ADEME [site web événementiel]
  • “Fresque des déchets” par Green Donut [atelier]
  • “MOOC Zéro Déchet” par Zero Waste France et le REFEDD en 2014 [MOOC]
  • “Vers une école zéro déchet” par Profs en transition, en 2020 [Article de blog]
  • “Mon campus zéro déchet” par Zero Waste France et le REFEDD en 2014 [Guide]
  • “Rien de neuf dans les écoles, les entreprises et les territoires” par Zero Waste France en 2020 [Guide]
  • “Zéro déchet au bureau” par Zero Waste France en 2018 [Guide]

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